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Par Pierre
MICHELETTI
annonce récente de Médecins sans frontières (MSF) de ne plus faire appel
à la générosité de ses donateurs a entraîné des interpellations de la
part des médias vis-à-vis des ONG et provoqué un certain émoi parmi les
associations de solidarité internationales. Si le réalisme et le souci
de transparence de cette décision obéissent, de la part de MSF, à de
louables mobiles, la médiatisation de cette décision interroge et n'est
pas sans conséquences potentielles sur l'opinion publique, voire les
donateurs institutionnels.
La portée symbolique des prises de parole des grandes ONG constitue l'un
des atouts majeurs au service des causes qu'elles défendent, leur
contenu n'est donc jamais totalement anodin. Quels sont les éléments
d'analyse brute de cette catastrophe humanitaire en Asie ? Avec toute la
prudence de rigueur quant à la fiabilité définitive des chiffres
annoncés, les premières estimations font état de 160 000 morts, environ
500 000 blessés, des dizaines de milliers de sans-abri, de déplacés et
de réfugiés.
En regard nous avons, en France, des ONG qui interviennent dans le champ
de l'aide humanitaire d'urgence, et qui, pour les plus importantes
d'entre elles, mobilisent un budget annuel, toutes actions confondues (y
compris leurs frais de fonctionnement) variant de 50 à 100 millions
d'euros.
Pour donner un ordre de grandeur, et de comparaison, la principale ONG
humanitaire française dans le champ de la santé a donc un budget de
fonctionnement équivalent à celui de l'hôpital de Vichy, soit celui de
l'hôpital d'une ville française de taille moyenne.
C'est dire, à la fois, combien l'aide humanitaire non-gouvernementale
d'urgence témoigne du combat de David contre Goliath, mais c'est
également pointer les rôles de révélateur et d'aiguillon que jouent les
ONG vis-à-vis de la communauté internationale afin d'avoir un effet
d'entraînement et de mobilisation qui démultiplie le volume de l'aide en
complément des actions mises directement en oeuvre auprès des
populations sur le terrain.
Nous pouvons tirer les leçons opérationnelles d'autres catastrophes
antérieures : les difficultés d'accès se traduisent par de fortes
difficultés à entrer en contact avec les populations concernées et
encore isolées. Il s'ensuit que certains des postes de dépenses vont
être fortement augmentés, tels les frais logistiques et de transports.
Dans
la plupart des régions concernées, les professionnels de santé locaux
ont eux-mêmes été victimes des événements et de ce fait, cette urgence
va nécessiter de mobiliser un grand nombre de compétences extérieures.
Après la mobilisation des premières semaines, un certain nombre
d'acteurs vont se désengager du terrain et, dès lors, les besoins vont
être répartis entre un nombre plus restreint d'intervenants.
Les urgences vitales une fois passées, il s'agit de travailler sur le
moyen terme et d'assurer une aide qui tourne autour de la couverture des
besoins de base : abris, nourriture, accès à l'eau potable, combustible
pour la cuisine et de prodiguer des soins qui ne relèvent plus de
l'urgence mais n'en restent pas moins absolument nécessaires : soutien
psychologique, suivi de la prise en charge des blessés, restauration des
traitements chez les patients chroniques, surveillance des phénomènes
épidémiques.
Enfin, dans la posturgence, la question de la réhabilitation des
infrastructures sera cruciale et grosse consommatrice de financements.
Au-delà de cette période de quelques mois, les ONG auront la possibilité,
au travers des accords et des partenariats locaux, de poursuivre des
actions de reconstruction qu'on ne peut décemment interpréter comme sans
lien avec le récent raz de marée. La réponse à la récente urgence
intègre ces différentes phases d'intervention que sont la prise en
charge des blessés, la réhabilitation puis la reconstruction des
systèmes locaux de santé.
Aucune ONG ne peut revendiquer de façon dogmatique l'exclusivité de la
définition de ce qu'est ou doit être l'aide humanitaire. Les populations
locales ne font pas ces subtiles distinctions. Ainsi, le problème
soulevé par MSF amène à rappeler que les associations humanitaires
agissent comme un levier symbolique et politique de la mobilisation
internationale face à des besoins d'une très grande ampleur mais
qu'elles-mêmes mobilisent des ressources qui restent modestes. La
grenouille ne doit pas se prendre pour le boeuf.
Freiner la collecte peut mettre en danger la capacité à agir de
l'ensemble des ONG, voire leur existence même, faisant courir un
dangereux risque de monopole de l'action humanitaire qui se
concentrerait alors sur une poignée d'associations. Nous vivons des
temps de tendance aux replis identitaires et communautaristes dans un
contexte de montée d'un humanitaire militaire toujours empreint
d'arrière-pensées géostratégiques de la part des Etats. La nécessité
d'acteurs issus de la société civile dans les actions de solidarité
internationale n'en a que plus de sens. La diversité et la
complémentarité des interventions en sont l'expression, parfois
cacophonique, sur le terrain.
Placer le débat sur le seul plan de l'éthique prive de la perspective
d'avancer dans la résolution des problèmes pointés et de contribuer
ainsi à sortir de l'hypocrisie : les ONG ont toutes été amenées à
percevoir des fonds de donateurs privés dont une part seulement a été
réellement affectée à l'urgence ayant entraîné le don. L'expérience met
en évidence le caractère souvent transitoire et émotionnel de l'acte de
don dans ce type de circonstances.
Les ONG ne maîtrisent pas le volume des dons qu'elles reçoivent, c'est
d'ordinaire un point de fragilité qui rend leur pilotage financier
périlleux et, obligeant lorsqu'un événement survient, à diversifier les
recherches de financement afin de réunir les moyens d'agir. Ces
incertitudes, conjuguées avec celles qui planent au début des urgences
sur l'ampleur des problèmes font qu'il ne peut y avoir une complète
adéquation entre recettes et dépenses.
Dans certains cas, des sommes sont orientées vers d'autres zones
d'intervention, moins sous la loupe de l'actualité. Cela place les ONG
devant un problème d'affectation des recettes qu'il faut solutionner
dans la transparence et pas seulement au travers de polémiques
médiatiques visant à revendiquer le rôle de celui qui apporte la goutte
d'eau la plus pure dans l'Océan des besoins. Il s'agit donc de ne pas
déplacer les débats dans une réaction narcissique où le sujet central ne
serait plus la situation des populations locales, mais la capacité et
les limites à leur porter secours et à maîtriser les flux financiers.
Cela suppose qu'en France, comme sur les lieux d'action, les ONG soient
capables de s'asseoir autour de la même table pour trouver des solutions
collectives plutôt que de n'échanger que par presse interposée sur ces
questions, sans concertation ni coordination. Périodiquement, de grandes
catastrophes humanitaires viennent mobiliser l'opinion publique
internationale et réactiver des comportements et des actes de solidarité.
Il est souhaitable de ne pas hypothéquer cette capacité d'empathie en
vaccinant contre l'acte de don ceux qui apportent un soutien individuel
aux actions des ONG...
Libération mardi 11 janvier 2005
Par Pierre
MICHELETTI, médecin de santé publique (Grenoble) et trésorier adjoint de
Médecins du monde.
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