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Cultures & Conflits n°60 (2005) pp. 103-122
Jonathan Benthall
Ayant accepté d’aborder la question de l’humanitarisme islamique du
point de vue des normes internationales de l’humanitaire, nous
présenterons dans ce texte une approche particulièrement personnelle1.
Nous tâcherons d’expliquer comment la recherche a progressivement émergé
de l’expérience, révélant des différences aiguës entre le « climat » de
l’humanitaire il y a trente ans, et celui qui prévaut aujourd’hui. La
diffusion d’un universel opposé aux normes du particulier a en effet
suggéré de nouvelles pistes de recherche.
La tension entre l’universel et le relatif est centrale en
anthropologie. Pour Clifford Geertz2,
l’une des vocations de l’anthropologie culturelle est de « déprovincialiser »
la civilisation occidentale, c’est-à-dire de nous faire prendre
conscience que les valeurs que nous considérons comme universelles – et
donc supérieures – sont souvent des valeurs propres à la tradition
euro-américaine. L’efficacité démontrée de la science occidentale ne
prouve pas nécessairement la supériorité des valeurs occidentales dans
d’autres sphères de la vie. L’anthropologie culturelle opère cette
déprovincialisation latéralement ou de manière synchronique, comme
l’histoire peut l’opérer verticalement ou de manière diachronique. Un
tel mode de pensée ne mène pas obligatoirement à l’impasse du
relativisme absolu ou naïf, ignorant tant le savoir cumulé de la science
que les hiérarchies politiques et idéologiques qui se sont développées
historiquement.
Dans les années 1970, les anthropologues commencèrent à
appliquer leur approche particulière aux thématiques du développement
économique et de l’aide d’urgence (disaster
relief)
– se mettant par moments à dos certaines autres professions et gagnant
ainsi une réputation de négativisme. Edmund Leach, grand anthropologue
britannique de son époque, résuma la question au cours d’un colloque
organisé par le Royal Anthropological Institute sur les sociétés en
crise aiguë, en 1981 (Societies
in Acute Crisis) :
pour être efficace, l’aide extérieure doit être injectée à des points
bien pensés dans un système d’échange. Pour de tels critiques, l’exemple
même d’une mauvaise aide est l’envoi gratuit de céréales qui pénètrent
le marché noir immédiatement, font chuter le prix du grain et détruisent
les revenus des petits fermiers locaux. L’aide d’urgence pourrait
également renforcer le pouvoir des entrepreneurs locaux et ainsi
accroître la stratification3.
Le système d’aide occidental entier, et y compris ses organisations non
gouvernementales, se vit de plus en plus critiqué, et en particulier par
les travaux d’anthropologues comme Elizabeth Colson, Barbara
Harrell-Bond et Alex de Waal. Simultanément, les historiens portaient de
plus en plus attention aux traditions philanthropiques occidentales.
Mais il a fallu attendre le milieu des années 1990 pour que l’on porte
une attention explicite à l’existence d’un secteur caritatif local dans
les sociétés non occidentales. Le secteur caritatif, qui peut à la
rigueur être analysé en termes d’échanges, est celui dans lequel un
parti fait un don, que l’autre reçoit. Ce que le donateur caritatif
reçoit, dans quelque société que ce soit, et ce que le receveur donne
est sujet à des discussions théoriques sans fin – l’essai de Marcel
Mauss sur le don4
fut l’un des textes fondateurs de l’anthropologie. De manière générale,
nous pourrions avancer qu’une forme de « bénédiction » est reçue – que
ce soit sous la forme d’un prestige terrestre ou d’un avancement
spirituel – en réciprocité du don charitable. A l’inverse de cette
bénédiction, se trouvent aussi bien l’imprécation du mendiant dont
l’appel est refusé, que le mépris traditionnel des avares et la peur de
la perte de mérite spirituel. La notion de
charity
est au cœur de toutes les traditions religieuses mondiales.
La signification du croissant rouge
Membre du comité international de
Save the Children
(au Royaume-Uni) en 1991, j’ai été témoin des défis auxquels cette
agence d’aide internationale dut faire face en un an pour répondre à
différents désastres : la famine en Afrique, les retombées de la guerre
du Golfe, un cyclone au Bangladesh. Une remarque faite par son
président, éminent médecin, au cours d’une réunion de comité des plus
tendue, selon laquelle « les
journalistes sont des parasites sur des souffrances humaines »
m’a paru si simpliste que j’ai rédigé, en réponse, un ouvrage,
Disasters, Relief and the Media,
publié en 19935.
Cette réflexion vise à analyser tant les interactions symbiotiques entre
les ONG et les médias de masse que l’adoption par les ONG de techniques
de marketing sophistiquées propres aux différentes traditions
humanitaires des Britanniques, des Suisses, des Français et des
évangélistes américains. L’ouvrage entier, ou presque, aborde le
« club » des ONG occidentales, avec une simple mention du fait que :
« [bien que] les ONG se considèrent comme des éléments correcteurs de la
domination politique et économique de l’Occident, (…) de plus en plus
d’intellectuels du Sud les considèrent comme des représentants de cette
domination »6.
C’est surtout le manque de transparence face aux
bénéficiaires qui les a rendu de plus en plus vulnérables aux critiques
venant du Sud.
L’ouvrage offre une large place aux emblèmes ou aux logos
des ONG, les analysant comme des outils de marketing. Un exemple
marquant est celui des coquelicots rouges de la fondation Earl Haig qui
récolte des fonds chaque année depuis la fin de la Première Guerre
mondiale pour les vétérans de guerre et les familles des blessés de
guerre. Avant cela, un exercice de « marquage » remarquablement réussi
fut celui de la croix rouge introduite en 1864 par Henri Dunant et ses
collègues. Divers pays avaient préalablement usé d’une grande variété de
drapeaux colorés pour marquer leurs ambulances ou leurs hôpitaux, sans
qu’aucun ne soit largement reconnu ou appuyé par la loi. Le mouvement de
la Croix-Rouge a toujours été pensé comme non confessionnel, mais, dès
1876, l’Empire Ottoman s’est plaint de l’offense faite par l’emblème de
la croix rouge aux soldats musulmans, et a persuadé le mouvement
d’autoriser l’utilisation du croissant rouge comme emblème alternatif.
Environ trente pays, dont la population est à majorité musulmane,
utilisent désormais le croissant rouge au lieu de la croix rouge pour
leurs organisations nationales.
Lorsque j’ai découvert que, dans les années 1990, la « question de
l’emblème » tourmentait encore le Mouvement de la Croix-Rouge et du
Croissant-Rouge, et qu’il n’y avait presque aucune recherche publiée sur
les sociétés du Croissant-Rouge, j’ai décidé d’en faire un projet de
recherche. Cela a donné lieu à un chapitre dans un ouvrage co-écrit7.
La coexistence des deux emblèmes génère des problèmes dans des pays où
des croyances religieuses différentes coexistent – que ce soit des
chrétiens, des musulmans ou autres – et un problème insoluble en Israël,
où ni la croix ni le croissant ne sont acceptables. La présence des deux
emblèmes côte à côte dans des contextes très variés offre probablement
une saillance à leur connotation religieuse qu’ils n’auraient autrement
pas eue aujourd’hui. Le pouvoir protecteur d’un emblème unique, et
dépourvu de toute connotation religieuse, pourrait être bien plus fort.
Certaines tentatives ont eu lieu pour introduire un nouvel emblème qui
ne soit pas controversé, le cristal rouge. Si des manœuvres politiques
les ont jusqu’ici contrariées, il est probable que ces tentatives
finissent par s’imposer. Le Comité International de la Croix-Rouge
(CICR), qui est le corps fondateur du Mouvement et qui en demeure un des
principaux ancrages reste attaché à son emblème unique en dépit des
difficultés8.
Nous avons analysé l’utilisation de symboles visuels
comme outils de politiques humanitaires. Les objections des musulmans à
la croix rouge ont commencé par des mémoires-souvenirs populaires des
Croisades. Mais de tels souvenirs ne sont pas passivement transmis d’une
génération à l’autre. Au contraire, les idéologues musulmans les
mobilisent dans l’articulation de leurs revendications
actuelles
contre l’Occident. Les divergences de longue date au sujet des emblèmes
rouges ont caché des divergences récentes et plus conséquentes sur
l’idéologie et la politique au sein du Mouvement de la Croix-Rouge et du
Croissant-Rouge, les membres associés à ce dernier tendant à former un
puissant groupe de pression.
Nous avons pu observer au sein de certains bureaux genevois du
Mouvement, un degré de réflexion impressionnant sur ses relations avec
le monde musulman depuis les années 1960. Le CICR a même publié un
manuel interne pour ses membres travaillant dans des pays musulmans.
L’auteur de cet ouvrage, Marcel Boisard, a également écrit une
excellente étude de la doctrine et du système éthique islamique9.
Il a paru alors évident (en 1993 après les soubresauts politiques en
Iran et en Algérie) que Genève ne pouvait plus uniquement avoir comme
interlocuteurs dans le monde musulman une élite plus ou moins
occidentalisée, prête à accepter, sans trop se poser de question, les
principes sacrés du Mouvement : universalité, neutralité et
non-confessionalité.
Dans les pays arabes, la forte influence des
Frères musulmans égyptiens
et des autres mouvements similaires a donné lieu à un mélange de
religion, de politique et d’assistance sociale difficile à démêler.
Toutes les sociétés nationales du Mouvement – qu’elles utilisent la
croix ou le croissant – ont un statut semi-officiel et tendent à être
proches des gouvernements nationaux, tout en étant très variées dans les
tâches qu’elles entreprennent. Dans certains pays, comme en Syrie ou en
Jordanie, les sociétés du Croissant-Rouge représentent des remparts de
résistance à l’Islamisme. Toutefois, nos interlocuteurs de Genève
semblaient bien informés des racines populaires que les mouvements
islamistes peuvent mobiliser. Ils n’étaient pas tombés dans l’erreur de
croire que les grandes institutions comme l’hôpital islamique au centre
d’Amman ou la grande association islamique de bénévoles en Algérie,
connue sous le nom de
Irchad Islah
(« guidance et reconstruction »), ne soient rien d’autre que des écrans
aux manœuvres politiques – bien que l’efficacité de telles institutions
dans la réponse aux besoins ait offert à leurs partisans un avantage
politique évident. A l’inverse, à cette époque, certains sociologues et
spécialistes des affaires étrangères10
ont vu une analogie entre les mouvements islamistes et le Léninisme,
analogie certainement erronée. Premièrement, le Léninisme était
totalement opposé à la charité privée et fit tout son possible pour
détruire le réseau d’institutions philanthropiques de la Russie
tsariste. Nos interlocuteurs de la Croix-Rouge, loin d’être naïfs dans
leur analyse des ramifications politiques des œuvres de bienfaisance
islamistes – sans doute parce qu’ils avaient également appris à être
lucides sur les politiques humanitaires occidentales –, ont su également
reconnaître la profondeur de la tradition du don charitable et de la
capacité de générosité du monde musulman.
Le secours islamique et les agences de développement
Nous n’avons découvert qu’assez tard – certainement comme
nombre d’individus qui se croyaient pourtant bien informés sur le monde
des ONG internationales – qu’un grand nombre d’agences d’aide islamiques
a émergé pendant les années 1980. Nous avions uniquement connaissance du
cas particulier de la fondation Aga Khan qui, en dépit de ses profondes
racines ismaéliennes, est une fondation privée, régie par la loi suisse
et qui opère en de nombreuses manières comme une agence de développement
occidentale. Parmi les nouvelles œuvres de bienfaisance islamiques, les
plus importantes se trouvaient en Arabie Saoudite : l’International
Islamic Relief Agency
(IIRO) ; au Soudan : l’Islamic
African Relief Agency et
en Grande-Bretagne :
Islamic Relief
et
Muslim Aid.
Ce type d’organisation n’existait pas sous sa forme moderne avant les
années 1970. Leur croissance est le résultat de deux tendances
indépendantes qui ont marqué ces trente dernières années : l’émergence
du secteur des ONG internationales en général, et la résurgence
islamique que l’on peut faire remonter à la défaite arabe contre Israël
en 1967. Les organisations de bienfaisance islamiques sont soutenues
dans de nombreux pays par des subventions du système financier islamique
fondé sur l’interdiction coranique de l’intérêt bancaire qui surgit à la
même période. Le développement du nombre d’organisations de bienfaisance
islamiques n’a pas cessé depuis.
Nous avons mené des enquêtes de terrain entre 1996 et
2000 en Jordanie, en Israël/Palestine et en Algérie. Nos résultats ont
ainsi été orientés, dans la mesure où les Arabes et les Berbères sont
numériquement largement dépassés par les musulmans d’Asie, et que nos
recherches se sont surtout concentrées autour de l’Islam sunnite. Ces
recherches nous ont permis d’observer rapidement des ressemblances entre
toutes les agences islamiques étudiées, débordant de temps en temps vers
les sociétés nationales et non confessionnelles du Croissant-Rouge.
Premièrement, on se réfère fréquemment à la tradition
religieuse. La
zakat,
la dîme islamique, représente un des cinq « piliers » de la religion.
Elle est utilisée dans la recherche de fonds des associations
caritatives des pays islamiques et des musulmans résidents dans des pays
occidentaux. La
zakat
oblige à donner un quarantième de ses revenus annuels à certaines
catégories, spécifiées dans le Coran, de personnes dans le besoin. Une
littérature extensive s’est créée, mettant ainsi en place des règles
complexes pour la recherche et la distribution des fonds et exaltant le
principe de
zakat
comme fondation d’une société islamique idéale, dans laquelle le
riba
(l’intérêt usurier) serait aboli. La
sadaqa
représente le don volontaire, en plus de l’obligation de la
zakat.
Le
waqf
est l’équivalent de la fondation caritative en Europe –
qui fut une institution majeure du monde musulman. Presque tous les pays
musulmans ont nationalisé leurs
waqfs
au cours de ces deux derniers siècles. Toutefois, le concept a connu une
certaine renaissance dans différents pays servant ainsi de véhicule à
des activités caritatives au visage islamique. Les associations
caritatives islamiques portent, en guise de logo, des motifs religieux
caractéristiques, tels des minarets, des croissants, des gerbes de
blé... De la même manière, il n’est pas rare de se servir de vers
coraniques et de
hadiths
(paroles et actions attribuées au Prophète Mohamed).
Deuxièmement, on porte une attention particulière à un
certain type de bénéficiaires. Ainsi, presque toutes les associations
caritatives mènent des projets en faveur d’orphelins. Elles donnent
également la priorité aux réfugiés et aux personnes déplacées, mettant
souvent l’accent sur le fait que la majorité des réfugiés dans le monde
sont des musulmans.
Troisièmement, les associations caritatives islamiques
font référence au calendrier et au cycle de vie religieux. Le mois saint
du Ramadan est à la fois le moment principal de l’année pour ce qui est
de la recherche de fonds – comparable à la période de Noël dans les
communautés chrétiennes – et l’occasion d’offrir une alimentation
particulière aux nécessiteux.
Id al-Kabir,
la principale fête sacrificielle célébrée à la fin de l’Hajj
annuelle est l’occasion d’abattre des moutons ou d’autres animaux et de
distribuer une partie de la viande aux pauvres. Certaines associations
caritatives du monde arabe importent à cet effet des moutons vivants
d’Australie. Le Secours Islamique fournit de la viande de mouton en
boîte, précuite, aux pays musulmans, les animaux ayant été sacrifiés en
Nouvelle-Zélande selon les règles islamiques (halal).
Certaines associations caritatives du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord
subventionnent des cérémonies de circoncision de jeunes garçons, âgés en
général de sept ans environ. Les enfants sont également envoyés en
umra
(un pèlerinage moins important que le
hajj)
à la Mecque en récompense à leur bon travail scolaire. Plusieurs
associations caritatives islamiques soutiennent des écoles, y compris
les
madrasas
traditionnelles attachées aux mosquées – parfois transformées en
institutions activistes. On privilégie également parfois une aide
financière au mariage des jeunes hommes car, dans une grande partie du
monde arabe, de nombreuses jeunes femmes célibataires sont souvent
considérées comme une malédiction sociale.
La quatrième ressemblance concerne une approche
relativement conservatrice des rapports de genre, sujet largement
débattu tant au sein du monde musulman qu’à l’extérieur. Toutefois, des
tensions évidentes existent du fait de la priorité donnée à l’idée de l’empowerment
des femmes par les ONG occidentales qui considèrent souvent que c’est
l’un des meilleurs moyens pour réduire la pauvreté et les privations. Le
mouvement féministe musulman, qu’il soit séculier ou qu’il appartienne à
une branche religieuse, ne semble pas encore avoir une influence notoire
dans le monde des associations islamiques. Les membres des ONG
occidentales présents sur le terrain, qui parcourent les sociétés
musulmanes traditionnelles en énonçant des propositions en faveur de
l’égalité des sexes – largement soutenues par leurs sièges – risquent
fort de rencontrer des difficultés. Le chef du département de l’aide
d’urgence du Secours Islamique (au Royaume-Uni) aborda cette question au
cours d’une réunion de Médecins Sans Frontières (aux Pays-Bas) en
concluant simplement : « Un
sujet sensible : n’y touchez pas ».
Certaines tensions peuvent émerger, par exemple, au sujet des services
de soins médicaux séparés largement critiqués par les humanitaires
occidentaux lorsque cela peut nuire à l’aide d’urgence, ou lorsque les
ONG offrent des formations aux femmes pour qu’elles puissent travailler
en dehors de leur foyer. On considère en effet dans certaines sociétés
traditionnelles que cela sape la base sociale. L’étendue de telles
tensions ne devrait surprendre aucun anthropologue, les différences de
genre étant très certainement les différences sociales les plus
profondément ancrées.
Un politiste français, Jérôme Bellion-Jourdan, ayant
entamé des recherches sur les associations caritatives islamiques en
même temps que moi, nous avons pu collaborer dans le cadre de la
publication d’un ouvrage couvrant un éventail plus large d’études de
terrain que ce que nous aurions pu faire chacun de notre côté. Il s’est
particulièrement attaché à l’étude de l’évolution des associations
caritatives islamiques pendant le conflit afghan des années 1980 ainsi
que pendant le conflit en Bosnie au cours des années 1990.
Bellion-Jourdan a insisté sur la concurrence existant entre les
associations caritatives islamiques, qui représentent différentes
versions de la doctrine religieuse et différents intérêts nationaux,
ainsi que sur la concurrence entre agences islamiques et occidentales.
Il a également montré comment celles-ci tendent à brouiller toute
distinction franche entre activités caritatives, prosélytisme et
politique – quoi qu’il faille ajouter à leur décharge que la distinction
opérée dans le monde occidental entre ces diverses formes d’activités
menées par des ONG confessionnelles (chrétiennes) sont souvent largement
remises en question par des observateurs non occidentaux. Il a également
observé un processus général de professionnalisation (opposé au
volontariat), qui affecte tant les ONG islamiques que les autres.
De ce point de vue, les musulmans britanniques ont montré
le chemin en instaurant plusieurs agences acceptant d’être supervisées
par les autorités financières nationales et par la
Charity Commission.
Ceci a engendré plus de transparence – manquant dans un pays comme
l’Arabie Saoudite – et, en particulier, l’abandon du prosélytisme dans
le cadre de l’aide d’urgence et du développement, et l’approbation du
principe de non-discrimination. Elles ont ici suivi l’exemple d’agences
chrétiennes comme
Christian Aid,
dont le succès important en Grande-Bretagne, depuis les années 1960,
doit beaucoup au fait que cette association a renoncé à tout objectif
missionnaire et a fait appel à un large éventail de donateurs, religieux
et séculiers. De nouvelles bureaucraties consacrées à l’aide humanitaire
et à l’aide au développement se mettent en place dans le monde musulman
comme chrétien s’appropriant de la sorte une partie du pouvoir des
hiérarchies religieuses traditionnelles. Ce n’est qu’en 2004, avec
l’organisation, à Paris, de la première conférence universitaire sur le
thème des ONG confessionnelles, que l’ampleur de ce changement dans le
monde chrétien est apparu clairement, offrant ainsi un nouveau cadre
d’analyse comparative entre ONG chrétiennes, musulmanes, séculières et
autres11.
Un changement notable est apparu dans l’interprétation
islamique des règles régissant la distribution de la
zakat.
En effet, jusqu’à récemment, la vision dominante considérait que seuls
les musulmans étaient en droit de bénéficier des fonds de la
zakat.
Certaines autorités ont conservé cette vision. Toutefois,
Islamic Relief
(le Secours Islamique) et
Muslim Aid,
les principales agences britanniques, suivent des règles plus libres,
qui insistent pour que les premiers bénéficiaires soient ceux qui en ont
le plus besoin. Cette politique leur a permis d’obtenir des fonds
publics, provenant du gouvernement britannique comme de l’Union
européenne, et de collaborer de manière collégiale avec les principales
agences britanniques (non islamiques). L’engagement de transparence et
d’accountability
leur a également permis de garder intacte leur réputation à une époque –
depuis le 11 septembre 2001 – où de nombreuses autres associations
caritatives islamiques ont été suspectées d’abuser de leur statut
d’association en blanchissant de l’argent pour soutenir le
« terrorisme ».
Il s’agit d’un domaine de recherche difficile par le
manque de données accessibles au public mais aussi parce que de
nombreuses personnes issues du monde arabo-musulman insistent sur la
distinction à faire entre un terrorisme international du type Al-Qaida,
soutenu par une minuscule minorité, et des organisations telles que le
Hamas qui y sont largement considérées comme appartenant au mouvement
palestinien de libération nationale. On estime généralement qu’à chaque
fois que le Hamas récolte neuf dollars au niveau international pour ses
actions de bienfaisance, un dollar est consacré au soutien de ses
activités militaires. Il n’existe toutefois aucune preuve solide
accusant les associations caritatives islamiques légalement constituées
d’abuser des privilèges du milieu caritatif depuis les évènements du
11 septembre 2001. Il y a eu des réactions abusives de la part du
United States Treasury
et du Comité des Sanctions du Conseil de sécurité de l’ONU qui ont
inscrit de nombreuses associations caritatives islamiques sur une liste
noire, sans leur laisser la possibilité pratique de se défendre ou de
faire appel.
Pour contrebalancer les organisations controversées du
Hamas et du Hesbollah libanais au caractère profondément nationaliste et
religieux, nous devrions nous rappeler que les œuvres caritatives
islamiques sont également représentées par la Fondation Edhi. Créée
ex nihilo
au Pakistan par un réfugié indien, cette fondation est aujourd’hui une
agence importante, active aussi bien sur le plan national
qu’international, spécialisée dans les interventions d’urgence, l’aide
médicale et les aides aux réfugiés. Abdul Sattar Edhi a commencé par
ouvrir un dispensaire à Karachi en 1951, financé par des donations de la
zakat
et de la
sadaqa.
Son travail est imprégné d’une piété spécifiquement musulmane et il
critique vivement toutes sortes d’extravagances, y compris la
construction de mosquées et les coûts du personnel des ONG occidentales12.
D’une austérité irréprochable dans son mode de vie personnel, Edhi est
perçu comme éloigné de toute corruption, et sa fondation, soutenue par
tous les secteurs de la société pakistanaise, est considérée comme une
alternative à la corruption officielle (gouvernementale). Ce cas est
certainement unique dans l’échelle des opérations menées sans embrasser
la professionnalisation occidentale – un cas classique de dépendance à
un leader charismatique.
Le « sans-frontiérisme » humanitaire par opposition à
l’aide communautaire
Si, pendant de nombreuses années, la Croix-Rouge était la
seule organisation humanitaire occidentale à prêter attention aux
relations avec le monde musulman, elle a depuis peu été rejointe par
Médecins Sans Frontières (MSF), qui a organisé des journées d’études sur
le sujet pour ses responsables de sites, à Londres, Bruxelles,
Amsterdam, en y invitant des représentants d’associations caritatives
musulmanes. Nous avons pu assister à une réunion à Bruxelles tenue en
juin 2004. Cette réunion était particulièrement tendue car MSF venait
d’apprendre la veille le meurtre de cinq de ses membres en Afghanistan.
Pour MSF, le cœur du problème réside dans le fait qu’en Afghanistan, en
Irak ou dans d’autres pays dans lesquels l’organisation opère, les ONG
occidentales sont souvent perçues par la population comme ayant un
« programme caché » et, en ce sens, travailleraient secrètement pour
promouvoir dans le monde musulman les intérêts des Etats-Unis ainsi que
la « guerre au terrorisme ». Le gouvernement américain a en effet tenté
de coopter les ONG comme alliées ou « multiplicateurs de force » (« force-multipliers »)
selon les termes de Colin Powell. La « politique de la religion » n’est
pas responsable de toutes les difficultés rencontrées par MSF, celles-ci
étant inhérentes à l’engagement fondateur au risque et au
« témoignage » ; le fait de témoigner va à l’encontre de la tradition de
confidentialité et de discrétion du CICR (ce qui n’a toutefois pas
empêché les membres de celui-ci de subir des violences meurtrières,
entre autres au Moyen-Orient). Il s’agit toutefois d’un facteur
aggravant qui remet en question l’envoi traditionnel par MSF d’équipes
de travail là où elles sont nécessaires, où que ce soit dans le monde.
Fin juillet 2004, MSF a annoncé son retrait d’Afghanistan, après
vingt-quatre ans d’engagement.
Il semble qu’une doctrine de « proximité culturelle » ou
d’aide communautaire se développe dans certaines parties du monde
musulman : il y a en effet la croyance que les musulmans savent mieux
aider leurs frères musulmans. Des amis musulmans de MSF lui conseillent
d’employer le plus possible d’agents de terrain musulmans, ou, du moins,
non européens, pour leurs opérations dans des pays musulmans déchirés
par la guerre. Il y a de toute évidence des arguments forts en faveur
d’une plus forte mixité ethnique au sein des ONG « occidentales » du
fait du caractère mixte des populations euro-américaines. Toutefois, la
doctrine de l’aide communautaire dans le monde musulman repose sur le
principe d’une
umma
ou d’une fraternité musulmane indivisée, principe qui appartient plus à
l’idéologie qu’à la réalité. Il est par exemple plus difficile pour les
citoyens des pays arabes de voyager librement dans le monde arabe que
pour les détenteurs de passeports occidentaux. De même, pendant le
conflit bosniaque des années 1990, des efforts furent faits par des
organisations d’aide arabo-islamique pour ré-islamiser les musulmans
bosniaques. Mais après un demi-siècle sous un régime communiste dans un
Etat européen, ces efforts ont été frustrés tant par la diversité des
influences musulmanes apportées par l’aide humanitaire que par le peu
d’intérêt montré par la population bosniaque musulmane envers les
symboles d’une « renaissance » islamique, comme le port de la barbe pour
les hommes et du voile pour les femmes.
Le grand respect porté à la médecine, qui a une place
importante dans l’histoire des contributions arabes à la civilisation,
joue en faveur de MSF dans le monde arabe. De manière générale, ce sont
les formes d’aide qui profitent visiblement à des individus dans le
besoin qui bénéficient du plus grand soutien des donateurs musulmans.
Les concepts plus sophistiqués de développement participatif et d’institutional
capacity building13
– inventés par les ONG occidentales pour se purger de leur tendance
historique au « patronage » et à encourager la dépendance – n’ont pas
encore reçu les faveurs des ONG islamiques…
Méthodes de recherche dans le champ de l’humanitarisme
islamique
Bellion-Jourdan et moi-même avons donné la priorité dans
nos recherches aux questions de l’action charitable et de la relation
entre discours et action. Il existe une réalité rassurante dans le
détail. Nous pouvons prendre l’exemple de Abdul Sattar Edhi qui, durant
les premières années de l’existence de sa fondation au Pakistan, a pris
l’habitude de sauver des cadavres gonflés de la mer, des routes ou des
égouts, ce qui apporta l’élément de théâtralité nécessaire au
leadership
charismatique. Lors de ma visite d’un centre de jour pour orphelins
dirigé par une association caritative saoudienne à Amman, la capitale
jordanienne, à l’extérieur d’un grand camp de réfugiés palestiniens,
leur apprentissage par cœur du Coran m’indiqua à la fois les échecs d’un
concept d’éducation qui semble engendrer une soumission aveugle à
l’autorité, et la force de l’héritage religieux qui garantit au minimum
la dignité humaine à une communauté qui a été déshéritée et inassimilée
depuis cinquante ans. De même, à Amman, la boîte en plastique de
collecte de fonds d’un comité
zakat,
de la forme de ce symbole actif des revendications musulmanes à
Jérusalem, le Dôme du Rocher – avec une fente dans le dôme détachable –
m’a semblé un emblème de l’approche pratique vers l’argent enseignée par
l’éducation musulmane (et juive) à l’inverse de l’idéologie chrétienne
qui tend à considérer l’argent comme non spirituel ; car je crois
n’avoir jamais vu de modèle d’église avec un fente dans un clocher
détachable, bien qu’apparemment, cela existe aux Etats-Unis…
Le détail ne peut nous emmener bien plus loin car notre
terrain jouxte la loi de l’humanitarisme et des droits de l’Homme qui
tendent
ipso facto
à la généralisation et à l’abstraction. Des recherches empiriques dans
ce champ impliqueraient la conduite de recherches ethnographiques auprès
d’organisations gouvernementales et intergouvernementales, d’ONG, de
bureaux d’aide judiciaire, de cours et de tribunaux, poursuivant ainsi
les travaux pionniers de Richard A. Wilson et d’autres14.
Nous nous limitons ici à une analyse plus textuelle et historique,
partant de quelques mots-clefs.
Les concepts de « charity », d’humanitarisme et de droits
de l’Homme dans le contexte islamique
Le terme « humanitarisme » est un terme élastique. Plus
familièrement, il peut être pris comme synonyme du mot « compassion »,
ou embrasser un plus large éventail d’aides fondées sur l’engagement en
faveur d’une humanité partagée, ou encore, plus spécifiquement fondées
sur le soutien technique dans des zones de désastre ou de conflit. Mais
le terme porte toutefois une dimension légale incarnée par des
conventions officielles gouvernant la conduite des hostilités. Il se
réfère également aux principes fondamentaux de l’action : en
particulier, l’humanité, l’impartialité, la neutralité et
l’universalité. Le DIH a généralement été traité distinctement des
droits de l’Homme.
Il n’est ainsi pas surprenant que le mot prête à
confusion, tout comme le mot anglais « charity »,
ou ses équivalents dans la plupart des langues européennes. Ce terme a
en effet des résonances chrétiennes, se référant à la vertu de l’amour
spirituel ou l’agapē,
exalté par saint Paul, mais aussi à l’aumône (almsgiving)
– un terme devenu quasi obsolète en anglais comme en français. Dans son
dernier sens, le terme « charity »
sert également de fondement à la régulation judiciaire du secteur
bénévole et de ses exemptions d’impôts dans certaines juridictions comme
le Royaume-Uni. Dans la mesure où le concept de « charity »
a acquis des connotations péjoratives et où les espoirs marxistes
supposaient la disparition des aumônes privées sous le socialisme, le
terme a une réputation ambiguë auprès des réformateurs sociaux. De
nombreux professionnels engagés dans des programmes d’aide et de
développement revendiquent d’ailleurs que ce qu’ils font n’a rien à voir
avec le « charity ».
De même, certains intellectuels islamiques considèrent que le concept
coranique de
zakat
ne devrait pas être pris comme un équivalent de la notion
de « charity »,
mais comme ayant anticipé de plusieurs siècles l’institution européenne
de l’Etat providence, dans la mesure où dans les conditions sociales
idéales qu’une adhésion stricte à la
zakat
rendrait possibles, les pauvres auraient un droit indiscutable à leur
part de la fortune des riches.
Les termes d’« humanitarisme » ou de « charity »
n’ont pas d’équivalent exact en arabe.
Insānīya
en arabe doit être doublé pour vouloir dire soit
« humanité » soit « humanitarisme ».
Zakat
et
sadaqa
peuvent être traduits par « aumônes » – respectivement
obligatoire et surérogatoire – mais ces termes coraniques portent plus
des connotations de pureté, de croissance et de justice que d’amour
spirituel, pour lequel le Coran dispose d’autres équivalents. Au lieu
d’essayer d’atteindre une fausse précision par des définitions pédantes,
il est préférable d’accepter que, dans les deux doctrines, chrétienne et
islamique – sans parler des autres traditions religieuses – on prévoit
une sphère d’action spéciale conçue sans politique ni intérêt personnel.
Des mesures judiciaires telles que le
waqf
musulman, les
Charities Acts
au Royaume-Uni, la loi française des associations de 1901, et le droit
humanitaire international depuis la fondation de la Croix-Rouge, sont
des tentatives d’encadrement de cette sphère d’action.
Nous pouvons penser l’acte charitable comme étant
caractérisé par un acte corporel, tels – pour donner des exemples
islamiques familiers – l’offrande des premiers fruits du verger aux
affamés, le sourire à son voisin ou l’aide à une personne aveugle.
Toutefois, même les institutions humaines les plus altruistes ne peuvent
exister sans un mélange d’intérêts propres, les exposant ainsi à
l’analyse politique. C’est toutefois une erreur que d’appliquer un
double standard lorsque l’on entreprend une analyse politique. Ainsi,
lorsque les
waqfs
(awqaf)
étaient des institutions publiques majeures dans la plupart du monde
musulman, les lois qui les régissaient étaient fréquemment manipulées
pour permettre à des familles de contourner les lois d’héritage
normales. Mais on pourrait dire plus ou moins la même chose de leurs
équivalents en Europe, les fondations caritatives.
Une petite littérature analytique a comparé le DIH et la
loi traditionnelle islamique (sharia).
Ameur Zemmali, intellectuel islamique et
senior legal official
auprès du CICR, est le seul à avoir été qualifié pour entreprendre ce
travail, concentrant son étude sur les provisions de la Convention de
Genève et les protocoles additionnels relatifs aux combattants et aux
prisonniers de guerre, les comparant ainsi aux principes islamiques
correspondants15.
Comme le remarque Zemmali, la loi traditionnelle islamique aborde les
« lois de la guerre » bien avant l’Europe chrétienne. Mais ces idées ont
tiré leur force d’un ordre religieux qui ne reconnaissait aucune ligne
stricte entre les affaires spirituelles et temporelles-matérielles, mais
aussi d’une époque pendant laquelle des pratiques comme l’asservissement
et le pillage étaient considérées comme des éléments inévitables de la
guerre. A l’inverse, le DIH est né d’un mouvement d’idées dont les
racines se trouvaient dans les Lumières du XVIIIe siècle et
la philanthropie du XIXe. Il y a néanmoins de nombreux points
de comparaison possibles entre ces deux traditions. Toutes deux
reconnaissent le principe de respect mutuel entre armées opposées au
combat, ce qui était qualifié d’« honneur » militaire, et toutes deux
partagent un engagement en faveur de la protection des enfants et des
personnes âgées16.
Le CICR a exploré des terrains d’entente entre le DIH et
la
sharia
dans le but pratique d’entamer des discussions avec des organisations
comme le Hesbollah ou le Hamas autour de sujets d’éthique militaire
comme les attaques de non-combattants, le traitement des collaborateurs
présumés et la formation d’enfants-soldats. Dans les deux systèmes, les
opportunités de casuistique semblaient illimitées. D’un côté, le
gouvernement des Etats-Unis part du principe que ses détenus à
Guantanamo Bay sont des « combattants illégaux » et sont donc
inéligibles au statut de prisonnier de guerre. D’un autre côté, le Hamas
considèrait que tout résident israélien est une cible militaire légitime
– même les enfants.
Toutefois, le développement du DIH, avec toutes ses
faiblesses en l’absence de cours internationales dotées d’autorité, sera
un processus graduel. Par exemple, il n’interdit pour l’instant pas
explicitement la construction, la possession et l’utilisation d’armes
nucléaires. Il serait certainement renforcé par un véritable dialogue
avec des experts juridiques islamiques – au lieu de chercher uniquement
des parallèles didactiques. Cette dernière approche est critiquée par
des intellectuels islamiques, qui y voient une approche condescendante,
puisque cela revient à admettre la supériorité d’un étalon occidental.
Le débat autour de la relation entre le droit
international des droits de l’Homme, né d’une série de changements
décisifs dans l’histoire politique euro-américaine, et la loi islamique,
est plus développé que ne l’est le débat autour du droit humanitaire. La
principale experte occidentale sur le sujet, Ann Elizabeth Mayer, part
de sa croyance dans le « caractère
normatif des principes des droits de l’Homme énoncés dans le droit
international et dans leur universalité »17.
Les chercheurs en sciences sociales qui abordent la question,
contrairement aux juristes, ont essayé d’éviter de telles présomptions
et considèrent que ces sujets sont bien plus problématiques. Mayer a été
critiquée pour sa position « axiomatique » sur la supériorité des droits
de l’Homme internationaux sur la loi islamique alors que l’histoire de
l’Europe du XXe siècle a montré des violations massives des
droits de l’Homme18.
Nous nous en tenons ici à remarquer que, bien que les origines
historiques de l’humanitarisme et des droits de l’Homme soient
distinctes (et en dépit de la différence importante que le DIH
s’applique en temps de conflits lorsque certains droits de l’Homme sont
suspendus), il existe une importante convergence entre les deux champs
en développement aujourd’hui. A l’avenir, cela pourrait faciliter un
large dialogue avec les
leaders
spirituels musulmans au sujet des principes fondamentaux, dans la mesure
où la distinction occidentale entre les deux notions n’a qu’un faible
écho dans la pensée islamique.
L’universalisme séculier et religieux
Les humanitaires occidentaux doivent souvent faire face à
des variations locales par rapport à leurs normes culturelles
considérées comme allant de soi, celles par exemple qui font référence
au genre ou à la séniorité de l’âge ou encore au code pénal. Les
humanitaires envoyés sur le terrain accepteront qu’un certain degré de
relativisme s’applique dans de tels cas, ce qui modifie la croyance
selon laquelle les droits de l’Homme universels sont aussi pertinents
partout et dans le détail. Mais lorsqu’on on considère les doctrines
religieuses systématiques – chrétienne, islamique ou autre – le défi à
l’universalisme séculier ne vient pas des variations locales mais
d’universalismes alternatifs. Le récent développement d’une
interprétation moderniste de la doctrine islamique, la « loi des
minorités » (fiqh
al-aqalliyāt),
s’énonce pour permettre aux musulmans vivant dans des sociétés non
musulmanes de trouver un équilibre harmonieux entre leurs engagements
religieux et la culture qui les entoure19.
D’un point de vue local, les minorités musulmanes peuvent revendiquer le
droit à « l’exception culturelle » tout comme, par exemple, les Sikhs.
Toutefois, l’une des forces de la doctrine islamique – comme de la
chrétienté – réside dans le fait qu’elle cherche à transcender les
différences ethniques et raciales au travers d’un humanisme universel.
L’universalisme islamique est perçu avec scepticisme par
les non-musulmans, même par ceux qui le respectent pour ses
accomplissements culturels et intellectuels. Mais, dans ce cas, nous
devrions nous interroger sur la perception par les non-occidentaux de
l’universalisme occidental, fondé sur les valeurs chrétiennes et
post-chrétiennes (tout comme sur le passé colonial).
Pour en revenir aux associations caritatives islamiques, un humanitaire
très expérimenté s’est posé la question du « et si ? » : imaginons en
effet que l’Ouest ait subi des croisades islamiques et émerge
actuellement du joug colonial arabo-musulman20.
Les associations caritatives islamiques pourraient alors être perçues
comme la norme, avec des organisations chrétiennes menaçant leur
domination.
L’analyse des associations caritatives islamiques, en
plus de son intérêt intrinsèque, peut aider les humanitaires occidentaux
à se voir comme les autres les voient. Une rhétorique des droits de
l’Homme et de l’humanitarisme est souvent employée par les forces
occidentales soit pour justifier des interventions militaires dont les
objectifs changent souvent, soit pour appuyer des initiatives
diplomatiques, ou encore comme « feuille de vigne » excusant une
inaction politique. Une critique de la pratique humanitaire, opposée à
l’apostolat, est de plus en plus nécessaire à mesure que les
gouvernements deviennent de plus en plus impitoyables envers les
« combattants illégaux », les réfugiés, les travailleurs sans papiers,
et tous ceux qui sont hors des limites de la citoyenneté privilégiée. Un
commentateur – attirant l’attention sur les doubles standards employés
par les puissants gouvernements occidentaux – a fait une analogie
effrayante avec le concept juridique de la Rome Ancienne, l’homo
sacer,
une catégorie de malfaiteur maudit dont le sang pouvait être versé
impunément21.
Le spectre de cette menace envers l’humanitarisme traditionnel devrait
dissiper tout doute pouvant être entretenu sur l’importance des ONG
indépendantes et sur leur engagement en faveur des principes
humanitaires fondamentaux.
Certains auteurs, comme le politiste britannique F. Halliday, défendent
l’universalisme avec vigueur et considèrent qu’il ne peut y avoir de
progrès dans le monde musulman sans séparation de la religion et de
l’Etat, comme dans la Turquie moderne22
– bien que cette séparation y soit actuellement menacée. Le monde
musulman est en effet, pris entre les attraits de la sécularisation,
considérée par beaucoup comme un élément nécessaire à une interaction
fructueuse avec l’« Occident »23,
et les garanties de la tradition religieuse. Ces motivations
conflictuelles sont utilisées par des idéologues et des politiciens de
toutes tendances.
La recherche doit continuer à aborder le problème dans un contexte
comparatif. L’Islam n’est que trop souvent traité comme un cas à part –
une prénotion favorisée par ses adhérents, par ses ennemis et par
certains islamologues. (Une exception dérive des mouvements intégristes
ou fondamentalistes, qui ont provoqué de riches études comparatives.)
D’excellentes recherches d’anthropologues et d’autres s’appuient sur la
diversité du monde musulman, équivalent à celui de la chrétienté.
Néanmoins, la doctrine islamique est volontairement universalisante et
présente un modèle de vie universaliste alternatif, offrant ainsi une
critique tant à l’universalisme chrétien qu’à son successeur,
l’universalisme séculier post-chrétien. Ceci mène nos propres recherches
à un autre sujet, situé au-delà de cet article : l’étude comparative de
la tolérance religieuse dans les traditions musulmanes et chrétiennes24.
Le conseil de l’anthropologue Mondher Kilani, basé à Lausanne, vaut la
peine qu’on en tienne compte. Selon lui, en effet, l’approche la plus
scientifique des sciences sociales revient à essayer de s’extraire de
tout système de croyance particulier, parmi lequel se trouve l’idéologie
non critiquée de l’universalisme25.
Notes de bas de page
1. Traduction
par Miriam Perier.
2. Geertz
C.,
The Interpretation of Cultures,
New York,
Basic Books, 1973.
3. Benthall
J., D’Souza F., « Societies in Acute Crisis »,
Conference
report,
Royal Anthropological Institute News 43, avril 1981, pp. 7-8.
4. Mauss
M., « Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés
archaïques »,
l’Année Sociologique,
seconde série, 1923-1924.
5. Benthall
J.,
Disasters, Relief and the Media,
Londres, I.B. Tauris, 1993.
6. Ibid,
p. 171.
7. Benthall
J., Bellion-Jourdan J.,
The
Charitable Crescent : Politics of Aid in the Muslim World,
Londres, I.B. Tauris, 2003.
8. Le
CICR est une institution privée régie par le droit suisse, sous
l’autorité des Conventions de Genève (et protocoles additionnels). La
Fédération Internationale des sociétés de la Croix-Rouge et du
Croissant-Rouge fondée en 1919 (en tant que « Ligue ») et qui est
également basée à Genève, coordonne le travail des sociétés de la
Croix-Rouge et du Croissant-Rouge dans quelque cent quatre-vingts pays.
Le CICR s’attache davantage aux conflits, la Fédération aux désastres
naturels et aux réfugiés en dehors des zones de conflits, mais les
lignes de démarcation semblent bien moins rigides aujourd’hui qu’avant.
9. Boisard
M.,
L’Humanisme de l’Islam,
Paris, Albin Michel, 3e édition, 1979.
10. Comme
Bertrand Badie (L’Etat
importé : l’occidentalisation de l’ordre politique,
Paris, Fayard, 1992, p. 171).
11. Cette
conférence sur « Les ONG confessionnelles » a été organisée en février
2004 par l’Association des Sciences Sociales des Religions, dont les
Actes seront publiés chez L’Harmattan, sous la direction de Bruno Duriez
et al. Voir également Benthall J., « Religious NGOs in the ascendant:
the Muslim case », Nouveaux Mondes, n°14, 2004, Genève, CERS. Une autre
conférence, intitulée Religious NGOs and the International Aid System
(les ONG religieuses et le système de l’aide international) a été
organisée à Oslo par le Norwegian Institute of International Affairs en
avril 2005. Le Graduate Institute of International Studies, Genève, a
organisé un séminaire en mai 2005 sur « Faith Based Organizations as
Political, Humanitarian or Religious Actors » (Les organisations fondées
sur la foi et les acteurs politiques, humanitaires ou
religieux). Les contributions de cette conférence feront l’objet d’une
publication.
12. Edhi
A. S.,
Edhi, an Autobiography,
Islamabad, National Bureau of Publications, 1996.
13. NDLT :
les traductions françaises de « capacity
building »
varient, mais le concept se définit comme « formation au service du
développement ».
14. Wilson
R. A.,
Human Rights, Culture and Context : Anthropological
Perspectives,
Londres, Pluto Press, 1997.
15. Zemmali
A.,
Combattants et prisonniers de guerre en Droit islamique et en Droit
International Humanitaire,
Paris, Editions A. Pedone, 1997.
16. Voir
également Hamidullah M.,
The Muslim
Conduct of State,
Lahore, Ashraf, 1945.
17. Mayer
A.E.,
Islam and Human Rights : Tradition and Politics,
3eédition, Boulder, CO, Westview Press, 1999. Voir aussi
Dwyer K., « Beyond a boundary : ‘universal human rights’ and the Middle
East »,
Anthropology Today,
13:6, décembre 1997, pp. 13-17.
18. Strawson J., « Encountering Islamic Law », Pakistan Law Review, voir
www.geocities.com/paklawreview/strawson1.html
19. Ramadan
T.,
Les Musulmans d’Occident et l’avenir de l’islam,
Paris, Sindbad, 2003, p. 99.
20. Ghandour
A.-R.,
Jihad Humanitaire : Enquête sur les ONG Islamiques,
Paris, Flammarion, 2002, p. 323.
21. Zizek
S., « Are We in a War? Do We Have an Enemy »,
London
Review of Books,
24.10, 23 mai 2002 ; Kermani N., « The Flower Children of Banda Aceh :
Why Western Double Standards, not Muslim Extremism, Are the Greatest
Threat to Global Security »,
Times
Literary Supplement,
1er novembre 2002, pp. 16-17.
22. Halliday
F,
Islam and the Myth of Confrontation,
Londres, I.B. Tauris, 1996.
23. Le
terme « occident » est de moins en moins satisfaisant dans la mesure où
des institutions musulmanes s’intègrent dans la vie d’un pays comme le
Royaume-Uni, à l’image de
Islamic Relief
qui est désormais accepté comme l’une des grandes agences d’aide
internationale.
24. Benthall
J., « Confessional Cousins and the Rest : the Structure of Islamic
Toleration »,
Anthropology
Today,
2004.
25. Kilani
M.,
L’Invention de l’autre : essais sur le discours anthropologique,
Lausanne, Payot, 1994, pp. 297-299.
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