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Hadia Nusrat
Dans le climat d’antagonisme des civilisations qui a
suivi les attaques du 11 septembre et face au cercle vicieux des
conflits qui agitent depuis lors notre planète, la conférence
d’Islamabad offrait une occasion d’approfondir la connaissance et la
compréhension de la charia, la loi canonique islamique. Les experts
de droit international humanitaire (DIH) et les spécialistes de la
loi canonique islamique ont pu écouter et faire part de leurs
différentes perceptions avant de constater certaines convergences.
“La protection de la vie humaine, de la propriété et
de la dignité faisait partie intégrante de la doctrine islamique
bien avant l’avènement du DIH”, a affirmé le Syrien Wahbeh
Al-Zuhili, un universitaire qui fait autorité dans ce domaine. Dans
sa présentation consacrée aux Conventions de Genève et à leurs
Protocoles additionnels, à leur genèse, à leur interprétation et à
leur application, Ameur Zemmali, conseiller au CICR, n’a fait que
confirmer ce constat.
Conduite des hostilités
Pour garantir la protection des victimes et atténuer
leurs souffrances, le DIH a dû intégrer les méthodes de guerre
modernes et s’adapter à l’évolution des situations de conflit. La
charia, qui régit tout le mode de vie des musulmans, non seulement
ses aspects religieux, administratifs et juridiques, mais aussi la
conduite de la guerre, a connu un développement similaire. Les
sources de la loi islamique sont le Coran (le livre sacré) et la
sunna (la tradition fondée sur les paroles et les actions du
prophète Mahomet). Cette loi n’a cessé d’évoluer au cours des 1400
dernières années sous l’effet des études et consultations des
dignitaires musulmans.
Il y a bien longtemps déjà, la primauté de la
protection de la vie humaine, notamment de celle des
non-combattants, a incité les autorités religieuses à décréter que
la catapulte était une arme non conforme à l’islam en raison de sa
capacité à frapper sans discernement. Tout au long de l’histoire,
les ulémas – docteurs de la loi – ont ainsi édicté de nouvelles
règles en phase avec le développement des méthodes de guerre.
Selon le professeur égyptien Salah Abdul-Badi
Shalaby, non seulement le droit islamique établit une différence
claire entre combattants et non-combattants, mais il renferme tout
un ensemble de dispositions relatives à la protection de ces
derniers, dispositions qui sont très similaires à celles inclues
dans le DIH. C’est le cas, par exemple, du concept de sanctuaire
protégé à l’intérieur des zones de conflit. De même, les deux
doctrines insistent très fortement sur l’obligation de traiter
l’ennemi avec humanité. À cet égard, il est intéressant de noter que
le droit islamique prescrit même de garantir l’approvisionnement en
eau du camp adverse.
Le traitement des prisonniers de guerre est un autre
élément clairement défi ni à la fois par l’islam et par le DIH, qui
tous deux préconisent la compassion envers l’ennemi capturé. En
approfondissant la question, on peut constater que les deux
doctrines se rejoignent également sur le traitement du personnel
médical, des femmes et des enfants, des blessés, des disparus, de
morts et des personnes déplacées. “Vous devez traiter les gens de la
manière dont vous souhaiteriez qu’ils vous traitent”, résume le
Saoudien Abdul Rahman bin Zayd al-Zinedi.
Si l’islam suggère la réciprocité des actes, les
participants à la conférence ont souligné que le pardon et la
compassion restent ses valeurs préférées. Cela explique peut-être
que les érudits choisissent généralement les versets du Coran les
plus flexibles pour élaborer le droit. “Même si le Coran contient
plusieurs versets se rapportant à une question donnée, nous
choisissons les références les plus souples de préférence aux plus
rigides”, confirme le Syrien Sheikh Wahbeh Al-Zuhili.
Ainsi, l’islam prohibe l’immoralité, l’humiliation,
la négligence et les atteintes à la dignité humaine, y compris du
fait de l’ennemi. Les dommages collatéraux sont également pris en
compte par la charia, qui prescrit des compensations pour les pertes
humaines et matérielles subies lors d’un conflit par les
non-combattants, qu’ils soient musulmans ou non. Le nettoyage
ethnique est lui aussi proscrit par l’islam qui, tout comme le DIH,
reconnaît toutes les races comme des créations divines.
Si le DIH et la loi islamique s’accordent sur le
caractère sacré de la vie, de la propriété et de la dignité humaine
ainsi que sur la recherche de la coexistence pacifique basée sur le
respect mutuel, l’amitié et la coopération dans tous les aspects de
l’existence, ils divergent toutefois sur certains points. Mais
peut-être cela tient-il à des différences d’interprétation de nature
plus politique que philosophique.
Zones grises
Si l’objectif de la conférence consistait à discuter
des dispositions des deux systèmes sous un angle essentiellement
académique, la situation en Palestine, en Afghanistan et en Irak,
entre autres, a soulevé quelques questions concernant l’application
du DIH et, par suite, la légitimité de l’intervention militaire,
notamment en Irak. Les spécialistes du CICR ont expliqué que le DIH
a pour vocation de limiter l’impact des conflits sur les victimes et
non pas d’établir la légitimité ou l’illégitimité d’un conflit.
Néanmoins, beaucoup de participants ont estimé que le droit
international était déséquilibré, légitimant d’un côté les guerres
menées par les nations les plus puissantes, et limitant de l’autre
la capacité des agressés à se défendre.
“Nous devons abolir l’inégalité de la distribution du
pouvoir dans le monde qui permet que les plus faibles soient à la
merci des moyens guerriers sophistiqués des plus puissants”, a
déclaré un étudiant de l’Université islamique internationale,
reflétant l’opinion d’un grand nombre des participants musulmans.
“Les agressions militaires des grandes puissances sont
considérées comme des guerres légitimes, alors que
les actions défensives des musulmans sont taxées de terrorisme et
largement condamnées par les Occidentaux. Dans les pays européens,
des actions similaires ne sont pas rattachées à la guerre mondiale
contre le terrorisme, mais regardées comme des problèmes internes
relevant de la souveraineté des nations concernées”, a insisté un
professeur de droit islamique de l’Université d’Islamabad.
Des rapprochements encourageants
Pour les participants musulmans, le DIH, en dépit de
ses nombreux points communs avec le droit islamique, n’est qu’une
création humaine et, comme tel, il n’est recevable par les musulmans
qu’aussi longtemps qu’il n’entre pas en conflit avec la charia.
Cependant, la prise de conscience du fait que les deux doctrines
présentent plus de similarités que de différences, tant dans la
lettre que dans l’esprit, constitue un résultat appréciable. La
conférence a également pris acte de la neutralité du CICR qui lui
permet d’accéder à toutes les victimes des conflits. Cette
reconnaissance est essentielle eu égard à la nécessité d’apaiser les
antagonismes de civilisations qui reposent plus sur des divergences
d’interprétation que sur des réalités. Le renforcement des liens et
de la communication contribuera à atténuer ces divergences et à
améliorer la compréhension mutuelle, pour le plus grand bénéfice de
l’humanité tout entière. Pour conclure, citons Mehmood Ghazi,
président de l’Université islamique: “Cette conférence a relancé la
tradition de la consultation.
Faisons en sorte que cela continue!”
5/10/2006
Hadia Nusrat est journaliste indépendante à
Islamabad.
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